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Le sophisme de l’auto-attribution

13 novembre 2011
George Monbiot - http://www.monbiot.com

George Monbiot
http://www.monbiot.com

J’ai reçu ce texte par une liste de discussion sur l’écologie politique et comme j’ai vu la frustration des personnes qui n’arrivaient pas à comprendre car elles ne maîtrisent pas l’anglais, j’ai eu l’idée de le traduire. Après l’avoir envoyé sur cette fameuse liste, je me suis dit que je pourrais partager ce fabuleux article avec vous !

Traduction par mes soins, publiée avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Grâce à l’intelligence ? Au talent ? Non, si les super-riches sont là où ils sont, c’est grâce à la chance et à la brutalité.

Par George Monbiot. Publié dans le Guardian le 8 novembre 2011

Si la richesse était le résultat inévitable du travail et de l’esprit d’entreprise, toutes les femmes d’Afrique seraient millionnaires. Ce que les 1% de super-riches prétendent – qu’ils possèdent une intelligence, une créativité ou une ambition unique – sont des exemples d’auto-attribution fallacieuse. Ceci signifie que vous vous accordez le crédit de résultats dont vous n’êtes pas responsable. Beaucoup de ceux qui sont riches aujourd’hui y sont arrivés parce qu’ils ont été capables de capturer certains emplois. Cette capture tient moins au talent et à l’intelligence qu’à une combinaison d’exploitation sans vergogne d’autrui et autres accidents de naissance, puisque certains emplois sont pris, de manière disproportionnée, par des personnes nées dans certains endroits et certaines classes sociales.

Les résultats obtenus par le psychologue Daniel Kahneman, lauréat d’un prix Nobel d’économie, sont dévastateurs pour la croyance que les ambitieux de la haute finance pensent d’eux-mêmes (1). Il a découvert que leur succès apparent est une illusion cognitive. Il a par exemple étudié les résultats obtenus par 25 conseillers en patrimoine pendant huit ans. Il a découvert que leur performance avait une cohérence égale à zéro. « Les résultats ressemblent à ce que l’on peut attendre d’un concours de lancer de dés, pas d’un jeu demandant des compétences. » Ceux qui ont reçu les bonus les plus importants avaient simplement eu de la chance.

Ces résultats se sont largement reproduits. Ils montrent que les tradeurs et gestionnaires de fonds de tout Wall Street reçoivent des rémunérations massives pour ne pas en faire plus qu’un chimpanzé tirant à pile ou face. Quand Kahneman fit remarquer cela, ils l’ignorèrent délibérément. « L’illusion de compétence […] est profondément ancrée dans leur culture. » (2)

Mais assez parlé du secteur financier et de ses analystes bardés de diplômes. Quid des autres secteurs économiques, me dites-vous. Est-ce que votre patron est vraiment investi de capacités de jugement, d’une vision et de compétences gestionnaires supérieures à n’importe qui d’autre dans l’entreprise ? Ou alors est-il ou elle arrivé(e) là par le bluff, les conneries et le « pousse-toi d’là que j’m’y mette » ?

Dans une étude publiée au journal Psychologie, criminalité et droit, Belinda Board et Katarina Fritzon ont testé 39 cadres supérieurs et cadres dirigeants d’entreprises britanniques de premier plan (3). Elles ont comparé les résultats avec ceux des mêmes tests, passés par des patients de l’hôpital spécial Broadmoor, où sont incarcérées les personnes condamnées pour des crimes graves. Sur certains indicateurs de psychopathie, les scores des dirigeants sont égaux voire supérieurs à ceux des patients. En fait, sur ces critères, ils ont même battu le sous-groupe de patients diagnostiqués avec des troubles psychopathiques de la personnalité.

Board et Fritzon font remarquer que les traits psychopathiques sur lesquels les scores des dirigeants ont été si élevés ressemblent très fortement aux caractéristiques que les entreprises recherchent. Ceux qui ont ces traits sont souvent très doués pour flatter et manipuler les personnes qui ont du pouvoir. Être égocentrique, penser que l’on a tous les droits, être prêt à exploiter les autres, le manque d’empathie et de conscience sont également peu à même de menacer leurs perspectives dans beaucoup de firmes.

Dans leur livre Des serpents en costume, Paul Babiak et Robert Hare montrent que les anciennes bureaucraties d’entreprises ont été remplacées par des structures flexibles et perpétuellement changeantes, et comme on accorde moins de valeur à l’esprit d’équipe qu’à la prise de risque, il est plus probable que les traits psychopathiques soient sélectionnés et récompensés (4). En lisant leur travail, il me semble que si vous avez des tendances psychopathiques et que vous êtes né dans une famille pauvre, vous avez toutes les chances d’aller en prison. Si vous avez des tendances psychopathiques et que vous êtes né dans une famille riche, vous avez toutes les chances d’aller dans une école de commerce.

Je ne cherche pas à sous-entendre que tous les dirigeants soient des psychopathes. Je veux suggérer que l’économie récompense les mauvaises compétences. Comme les patrons se sont débarrassé des syndicats et ont capturé à la fois les régulateurs et les autorités fiscales, la distinction entre les classes supérieures productives et rentières s’est brisée. Les PDG se comportent dorénavant comme des barons, extrayant de leur domaine financier des sommes hors de toute proportion pour le travail qu’ils font ou la valeur qu’ils génèrent, des sommes qui épuisent parfois l’entreprise qu’ils parasitent. Ils ne méritent pas plus la part de richesse qu’ils ont capturée que les cheikhs pétroliers.

Nous autres sommes invités, par les gouvernements et par des interviews flagorneurs dans la presse, à souscrire à ce mythe de l’élection : la croyance selon laquelle ils seraient les élus, investis de talents surhumains. Les très riches sont souvent décrits comme des créateurs de richesse. Mais ils ont opéré une prédation sur les richesses naturelles de la terre ainsi que sur le travail et la créativité de leurs salariés, appauvrissant à la fois les gens et la planète. Maintenant ils nous ont presque mis en faillite. Les créateurs de richesse de la mythologie néolibérale sont parmi les destructeurs de richesse les plus efficaces que le monde ait jamais vus.

Ce qui s’est passé dans les trente dernières années est la capture du trésor commun du monde par une poignée de personnes, aidés par les politiques néolibérales qui ont été pour la première fois imposées aux nations riches par Thatcher et Reagan. Maintenant je vais vous bombarder de chiffres. J’en suis désolé mais il faut que ces nombres soient tatoués dans nos esprits. Entre 1947 et 1979, la productivité aux États-Unis a augmenté de 119% alors que les revenus du cinquième le plus pauvre de la population ont augmenté de 122%. Mais entre 1979 et 2009, la productivité a augmenté de 80% alors que les revenus du cinquième le plus pauvre ont diminué de 4% (5). Pendant la même période environ, les revenus des 1% les plus riches ont augmenté de 270% (6).

Au Royaume-Uni, l’argent gagné par le dixième le plus pauvre a chuté de 12% entre 1999 et 2009, alors que l’argent gagné par le dixième le plus riche a augmenté de 37% (7). Le coefficient de Gini – qui mesure les inégalité de revenu – a grimpé dans ce pays de 26 en 1979 jusqu’à 40 en 2009 (8).

Dans son livre Ceux qui ont et ceux qui n’ont pas, Branko Milanovic essaie de découvrir qui était la personne la plus riche ayant jamais vécu (9). En commençant avec Marcus Crassus, le trimvir romain plein aux as, il mesure la richesse selon la quantité de travail de ses compatriotes qu’un homme riche pourrait acheter. Il apparaît que l’homme le plus riche des 2 000 dernières années soit vivant aujourd’hui. Carlos Slim pourrait acheter le travail de 440 000 Mexicains moyens. Ceci le rend quatorze fois plus riche que Crassus, neuf fois plus riche que Carnegie et quatre fois plus riche que Rockefeller.

Jusqu’à récemment, nous étions hypnotisés par l’auto-attribution des patrons. Leurs acolytes à l’Université, dans les media, les « cercles de réflexion » et les gouvernements ont créé une infrastructure complète d’économie-poubelle et de flatterie pour justifier leur mainmise sur la richesse des autres. Nous étions devenus tellement imprégnés de cette bêtise que nous ne mettions que rarement en doute sa véracité.

Ceci est en train de changer. Dimanche soir j’ai assisté à une chose remarquable : un débat sur les marches de la cathédrale Saint-Paul entre Stuart Fraser, président du Conseil de l’agglomération de Londres, un autre membre du Conseil, le prêtre turbulent Père William Taylor, John Christensen du réseau « Justice fiscale » et les gens du mouvement « Occupons Londres ». Cela avait quelque chose du goût des débats de Putney en 1647. Pour la première fois depuis des décennies – et tout le mérite en revient aux membres du Conseil pour être arrivés –, le pouvoir financier a été obligé de répondre directement au peuple.

Cela avait l’air de l’histoire en marche. Les riches non-méritants sont dorénavant sur la sellette, et les autres veulent « récupérer leur argent » (10).

http://www.monbiot.com/2011/11/07/the-self-attribution-fallacy/

(1) http://www.guardian.co.uk/science/2011/oct/30/daniel-kahneman-cognitive-illusion-extract

(2) http://www.guardian.co.uk/science/2011/oct/30/daniel-kahneman-cognitive-illusion-extract

(3) Belinda Jane Board and Katarina Fritzon, March 2005. Disordered Personalities at Work. Psychology, Crime & Law, Vol. 11(1), pp. 17-32. DOI: 10.1080/10683160310001634304

(4) Paul Babiak and Robert Hare, 2007. Snakes in Suits: when psychopaths go to work. Harper, London.

(5) http://www.nytimes.com/imagepages/2011/09/04/opinion/04reich-graphic.html

(6) Ce graphique montre le revenu moyen des 1% les plus riches augmenter de juste a-dessus de 400 000 $ en 1980 à 1 138 000 $ en 2008, en dollars de 2008. Le revenu des 90% les moins riches a stagné durant la même période. http://motherjones.com/mojo/2011/10/one-percent-income-inequality-OWS

(7) http://www.poverty.org.uk/09/index.shtml

(8) http://www.poverty.org.uk/09/index.shtml

(9) Branko Milanovic, 2011. The Haves and the Have-Nots: a brief and idiosyncratic history of global inequality. Basic Books, New York.

(10) Allusion à Margaret Thatcher qui, lors des négociations d’entrée du Royaume-Uni dans la CEE, avait négocié des conditions budgétaires spécifiques en expliquant que les Britanniques voulaient « have our own money back ». (NdT)

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4 commentaires leave one →
  1. 13 novembre 2011 22 h 27 min

    félicitations ! et merci pour le parrtage… un texte qui gagne à être connu.

    • 13 novembre 2011 22 h 40 min

      Merci ! En effet quand j’ai lu ce truc, je me suis dit qu’il fallait le faire connaître…

  2. JeF permalink
    22 novembre 2011 19 h 24 min

    Merci, c’est un bon moment de lecture, mais la fiche Wikipédia en français est courte et un peu décourageante. Je serais curieux d’en connaître un peu plus, notamment sur ses opinions au sujet nucléaire… Mais je ne suis que peu anglophone.
    Avez-vous des infos ?

Trackbacks

  1. un projet plus rassembleur et trans-partis que celui du PS : une 6ème république « les échos de la gauchosphère

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