Par : Sophie Duvauchelle (co-responsable de la commission Numérique du PG), Jérôme Relinger (membre de la direction nationale du PCF), co-animateurs du Front de Gauche du Numérique et Jean-Jacques Barey, coordinateur du Front de Gauche de la Culture
À toutes celles et tous ceux qui croyaient encore à une gestion démocratique mondiale d’Internet, le message est clair : sans décision de justice ni procès, les États-Unis font ce qu’ils veulent sur Internet et ce qu’ils veulent d’Internet. La fermeture de MegaUpload, c’est un missile nucléaire dans le cyberespace : « Nous avons les moyens d’anéantir à distance ce qu’il nous plaira de faire disparaître. »
Cette affaire démontre l’urgence et le besoin d’une gestion démocratique et multilatérale d’Internet. Quelques entreprises et organisations de droit privé états-uniennes ne peuvent continuer à prétendre définir l’avenir et le quotidien de ce qui est devenu une ressource mondiale majeure, et un bien commun de l’humanité tout entière.
La fermeture brutale de ces sites d’hébergement de fichiers n’a rien à voir avec la défense des auteur-e-s. Elle préfigure en revanche le monde liberticide que nous préparent ACTA, PIPA, SOPA et autres Hadopi nouvelle génération. Proposant explicitement le recours à des polices privées, ces attaques visent à enchaîner la disponibilité des œuvres artistiques elles-mêmes à la rentabilité. Ces lois ne favoriseraient ni les artistes, auteurs et interprètes, ni la neutralité du net, ni la liberté d’expression et de création.
La guerre contre les plate-formes centralisées sauvages au profit des plate-formes centralisées monopolistiques ne concerne en rien l’intérêt général. Le Front de Gauche dénonce ce système mercantile qui permet de revendre à l’infini ce qui ne coûte plus rien, qu’il profite aux majors de l’industrie du divertissement en général ou à une activité illégale et lucrative comme celle de MegaUpload en particulier, d’autant que dans les deux cas auteurs et interprètes sont privés en définitive de tout droit moral ou patrimonial.
Dans la guerre planétaire en cours contre les petits truands de l’échange, entre contenants et contenus, les victimes collatérales restent les artistes et le public.
La devise du Front de Gauche – « L’humain d’abord » – doit également trouver sens dans le monde du numérique, afin que s’instaure une société du partage entre tous des savoirs, des pratiques et des œuvres. Ceci n’est possible qu’avec des mécanismes de financement novateurs et justes pour les créateurs, permettant l’émergence d’une diversité culturelle aujourd’hui nivelée, et l’élaboration de nouveaux modèles favorisant à la fois la création et le partage.
Le Front de Gauche et les formations qui le composent ont toujours combattu les logiques répressives à l’œuvre. Il se prononce pour l’abolition définitive de la loi HADOPI et de ses avatars, pour la mise en place de plate-formes publiques de téléchargement ouvertes à tous, dans le respect des droits moraux et à rémunération des travailleurs artistiques, et financées notamment par un prélèvement sur les hyper-profits des fournisseurs d’accès et des multinationales qui détiennent aujourd’hui l’hégémonie sur les réseaux.
Philosophie et histoire du Logiciel Libre
Je vous transcris les notes que j’ai prises lors de la conférence donnée par Richard Matthew Stallman, lors des Rencontres Mondiales du Logiciel Libre de juillet 2011. J’ai modifié les “je” en “Richard Stallman”. Bonne lecture !
Conférence de Richard Stallman
RMLL Strasbourg, mardi 12 juillet 2011
Le Logiciel Libre peut se résumer en trois mots : liberté, égalité, fraternité… en gros, tout ce que Sarkozy déteste !
C’est la liberté car il permet à l’utilisateur de faire son informatique en liberté.
C’est l’égalité car personne n’a de pouvoir sur personne.
C’est la fraternité car il encourage la coopération entre utilisateurs.
La question du prix n’est que secondaire.
Le logiciel non-libre doit être nommé « privateur » car il génère un système de pouvoir injuste sur les utilisateurs. Il induit une colonisation numérique fonctionnant grâce au système « diviser pour dominer ».
Les utilisateurs se trouvent divisés car on leur interdit la redistribution de copies. Ils sont impuissants car ils ne possèdent pas le code et ne peuvent donc ni le modifier ni même investiguer sur ce qu’il fait. Nous savons que de nombreux logiciels privateurs implémentent des fonctionnalités malveillantes.
Un programme est libre s’il donne aux utilisateurs les quatre libertés essentielles :
- liberté 0 : celle d’exécuter comme tu le veux ;
- liberté 1 : celle d’étudier le code source et le modifier pour faire ton informatique comme tu le veux ;
- liberté 2 : celle de redistribuer des copies exactes du programme ;
- liberté 3 : celle de redistribuer des copies modifiées du programme.
Il met en place un système social éthique qui respecte la liberté, l’égalité et la fraternité de la communauté. Ce n’est pas un système de développement du code – ceci est un détail technique secondaire – mais un système éthique.
Il faut éliminer l’utilisation de logiciels privateurs car ils induisent de la dépendance et non le développement de la société. Ils fonctionnent comme un piège : s’il existe des fonctionnalités attractives, elles servent d’appât pour que les utilisateurs abandonnent leur liberté.
Le but du mouvement du Logiciel Libre est que tous les programmes soient libres afin que les utilisateurs soient libres.
La liberté 2 est essentielle pour des raisons éthiques fondamentales car elle évite les dilemmes moraux du bon membre de la communauté. Tu risques d’être confronté-e à un tel dilemme si un-e ami-e te demande une copie d’un logiciel dont la licence interdit la redistribution de copies. Dans ce cas il vaut mieux briser la licence plutôt que l’amitié car quitte à léser quelqu’un, il faut léser celui qui le mérite ! L’absence de liberté 2 attaque la solidarité sociale de la société.
Il faut absolument rejeter les expressions de propagande anti-partage comme par exemple le mot « pirate » : aider les autres n’est pas l’équivalent moral d’attaquer des navires !
La liberté 0 est essentielle pour avoir le contrôle de son informatique. Mais elle ne suffit pas car il faut la liberté d’exécuter un programme ou de ne pas l’exécuter. C’est pourquoi la liberté 1 est nécessaire car si tu ne sais pas ce que fait le programme, tu n’as pas le contrôle : ton ordinateur porte des menottes numériques. Nous savons qu’il existe dans de nombreux logiciels des fonctionnalités malveillantes de surveillance, de contrôle des données ainsi que des portes dérobées permettant un contrôle à distance etc.
Dans un certain système d’exploitation très répandu existent des fonctionnalités de surveillance, des moyens de restreindre les usages des données (en anglais digital restrictions management, les fameux DRM), des portes dérobées connues permettant par exemple de mettre à jour le système à distance et sans demande de l’utilisateur.
Dans l’iPhone, des fonctionnalités de surveillance ont été récemment découvertes, nous pouvons dorénavant l’appeler « SpyPhone ». Sur ce système, les menottes numériques sont très fortes car Apple a un total contrôle de toutes les installations logicielles et il existe également une porte dérobée permettant de désinstaller à distance des applications déjà installées.
FlashPlayer doit aussi être considéré comme malfaisant (malware) car il implémente des fonctionnalités de surveillance et de restriction d’usage des données. Il n’est gratuit que parce qu’Adobe n’exige pas de l’utilisateur qu’il paie pour être abusé !
Du côté de Sony, la PlayStation 3 impose un choix entre installer GNU/Linux et l’accès aux services réseau de la machine, ceci devrait être illégal ! Et Sony a même envoyé la police contre ceux qui avaient découvert un moyen de « jailbreaker » totalement la console. C’est pourquoi le mouvement du Logiciel Libre préconise un boycott complet de Sony.
Le Kindle d’Amazon, quant à lui, vise à éliminer les liberté traditionnelles de l’utilisateur-lecteur, par exemple la liberté d’acquérir un livre anonymement et le payer en liquide ; la société Amazon gère une liste des livres lus par chaque utilisateur. La liberté de donner ou prêter un livre est également éliminée. La propriété privée est également méprisée puisque l’utilisateur n’est pas propriétaire d’un exemplaire mais uniquement détenteur d’une licence lui permettant de livre le livre sous les conditions imposées par Amazon. Est également niée la liberté de conserver un livre et de le lire plusieurs fois : le Kindle implémente une porte dérobée capable de supprimer des livres à distance. Prouvant la nature orwellienne du projet, Amazon a même en 2009 supprimé toutes les copies de 1984 de George Orwell ; ils ont promis de ne jamais recommencer sauf ordre de l’État, ce qui n’est pas spécialement rassurant).
Il y a beaucoup d’autres programmes dont nous ne savons pas s’ils sont malveillants ou non car il n’y a aucun moyen de le savoir ! L’absence de liberté 1 dans la licence d’un programme doit nous mener à le considérer comme potentiellement malveillant.
Par ailleurs, les programmeurs n’étant pas parfaits, le code d’un programme contient souvent des erreurs, donc l’absence de liberté 1 rend l’utilisateur impuissant face aux erreurs accidentelles.
Mais la liberté 1 ne suffit pas car il existe des millions d’utilisateurs qui ne sont pas capables (ou n’ont pas le temps) d’étudier et modifier le code source de tous les logiciels qu’ils ont envie d’utiliser ; c’est pourquoi la liberté 3 (de redistribuer des copies modifiées d’un programme) est nécessaire.
Les libertés 1 et 3 sont exercées par les programmeurs au bénéfice de la communauté, dont chaque membre peut exercer les libertés 0 et 2.
Le Logiciel Libre est un bienfait pour la société puisqu’il élimine les jougs injustes. En effet il n’y a que deux possibilités : soit les utilisateurs ont le contrôle de leur logiciel, soit les logiciels ont le contrôle de leurs utilisateurs. Le grand but du Logiciel Libre est la libération du cyber-espace et de tous ses habitants.
Richard Stallman a lancé le mouvement du Logiciel Libre en 1983 car il était à l’époque impossible d’utiliser un ordinateur en liberté : tous les systèmes d’exploitation étaient privateurs. Il s’est rendu compte que dans système d’exploitation libre, aucun utilisateur d’ordinateur ne serait jamais libre.
C’est pourquoi il a lancé le projet GNU (à ne pas confondre avec Linux) en se fondant sur le système Unix : le projet utilise les mêmes noms de commandes et implémente la même portabilité sur tous systèmes. Son nom est un jeu de mots : GNU est un acronyme récursif signifiant « GNU is Not Unix » mais il peut aussi se prononcer comme « new » dans certaines variétés de l’anglais. Au bout de quelques années, lorsque le projet n’a plus eu besoin que d’un noyau opératoire, un certain Linus Thorwalds a décidé de rendre libre un noyau qu’il éditait déjà sous une licence privatrice : Linux. C’est pourquoi le système d’exploitation doit être désigné comme GNU&Linux.
Mais une œuvre sans licence n’est pas libre car il n’y a rien pour garantir les quatre libertés. C’est pourquoi Richard Stallman a écrit la GPL (GNU Public Licence) en créant la notion de « copyleft » (en français « gauche d’auteur »).
Il est à noter que certains se sentent gênés par la présence de considérations éthiques dans l’informatique, c’est pourquoi l’on voit apparaître le vocable « open source » (depuis 1998) : il s’agit d’une omission totale du niveau éthique du sujet, ces personnes ne parlent ni de liberté ni de justice ou d’injustice, ils ne font pas la critique éthique du logiciel privateur.
Par exemple, OpenOffice a été donné par Oracle (après avoir racheté Sun qui était à l’origine du projet) à la fondation Apache qui le publie sous une licence sans copyleft, probablement en prévision des velléités d’IBM de reprendre le projet à son compte.
Et pourtant il nous faut absolument donner du prix à la liberté, surtout à l’heure où les États veulent tuer l’Internet.
Le sophisme de l’auto-attribution

- George Monbiot
http://www.monbiot.com
J’ai reçu ce texte par une liste de discussion sur l’écologie politique et comme j’ai vu la frustration des personnes qui n’arrivaient pas à comprendre car elles ne maîtrisent pas l’anglais, j’ai eu l’idée de le traduire. Après l’avoir envoyé sur cette fameuse liste, je me suis dit que je pourrais partager ce fabuleux article avec vous !
J’ai demandé à l’auteur l’autorisation de publier cette traduction mais en l’absence de réponse de sa part, je précise que je suis prête à modifier ou retirer ce billet sur demande expresse de George Monbiot. I am totally willing to modify or withdraw this post upon specific request from George Monbiot.
Grâce à l’intelligence ? Au talent ? Non, si les super-riches sont là où ils sont, c’est grâce à la chance et à la brutalité.
Par George Monbiot. Publié dans le Guardian le 8 novembre 2011
Si la richesse était le résultat inévitable du travail et de l’esprit d’entreprise, toutes les femmes d’Afrique seraient millionnaires. Ce que les 1% de super-riches prétendent – qu’ils possèdent une intelligence, une créativité ou une ambition unique – sont des exemples d’auto-attribution fallacieuse. Ceci signifie que vous vous accordez le crédit de résultats dont vous n’êtes pas responsable. Beaucoup de ceux qui sont riches aujourd’hui y sont arrivés parce qu’ils ont été capables de capturer certains emplois. Cette capture tient moins au talent et à l’intelligence qu’à une combinaison d’exploitation sans vergogne d’autrui et autres accidents de naissance, puisque certains emplois sont pris, de manière disproportionnée, par des personnes nées dans certains endroits et certaines classes sociales.
Les résultats obtenus par le psychologue Daniel Kahneman, lauréat d’un prix Nobel d’économie, sont dévastateurs pour la croyance que les ambitieux de la haute finance pensent d’eux-mêmes (1). Il a découvert que leur succès apparent est une illusion cognitive. Il a par exemple étudié les résultats obtenus par 25 conseillers en patrimoine pendant huit ans. Il a découvert que leur performance avait une cohérence égale à zéro. « Les résultats ressemblent à ce que l’on peut attendre d’un concours de lancer de dés, pas d’un jeu demandant des compétences. » Ceux qui ont reçu les bonus les plus importants avaient simplement eu de la chance.
Ces résultats se sont largement reproduits. Ils montrent que les tradeurs et gestionnaires de fonds de tout Wall Street reçoivent des rémunérations massives pour ne pas en faire plus qu’un chimpanzé tirant à pile ou face. Quand Kahneman fit remarquer cela, ils l’ignorèrent délibérément. « L’illusion de compétence […] est profondément ancrée dans leur culture. » (2)
Mais assez parlé du secteur financier et de ses analystes bardés de diplômes. Quid des autres secteurs économiques, me dites-vous. Est-ce que votre patron est vraiment investi de capacités de jugement, d’une vision et de compétences gestionnaires supérieures à n’importe qui d’autre dans l’entreprise ? Ou alors est-il ou elle arrivé(e) là par le bluff, les conneries et le « pousse-toi d’là que j’m'y mette » ?
Dans une étude publiée au journal Psychologie, criminalité et droit, Belinda Board et Katarina Fritzon ont testé 39 cadres supérieurs et cadres dirigeants d’entreprises britanniques de premier plan (3). Elles ont comparé les résultats avec ceux des mêmes tests, passés par des patients de l’hôpital spécial Broadmoor, où sont incarcérées les personnes condamnées pour des crimes graves. Sur certains indicateurs de psychopathie, les scores des dirigeants sont égaux voire supérieurs à ceux des patients. En fait, sur ces critères, ils ont même battu le sous-groupe de patients diagnostiqués avec des troubles psychopathiques de la personnalité.
Board et Fritzon font remarquer que les traits psychopathiques sur lesquels les scores des dirigeants ont été si élevés ressemblent très fortement aux caractéristiques que les entreprises recherchent. Ceux qui ont ces traits sont souvent très doués pour flatter et manipuler les personnes qui ont du pouvoir. Être égocentrique, penser que l’on a tous les droits, être prêt à exploiter les autres, le manque d’empathie et de conscience sont également peu à même de menacer leurs perspectives dans beaucoup de firmes.
Dans leur livre Des serpents en costume, Paul Babiak et Robert Hare montrent que les anciennes bureaucraties d’entreprises ont été remplacées par des structures flexibles et perpétuellement changeantes, et comme on accorde moins de valeur à l’esprit d’équipe qu’à la prise de risque, il est plus probable que les traits psychopathiques soient sélectionnés et récompensés (4). En lisant leur travail, il me semble que si vous avez des tendances psychopathiques et que vous êtes né dans une famille pauvre, vous avez toutes les chances d’aller en prison. Si vous avez des tendances psychopathiques et que vous êtes né dans une famille riche, vous avez toutes les chances d’aller dans une école de commerce.
Je ne cherche pas à sous-entendre que tous les dirigeants soient des psychopathes. Je veux suggérer que l’économie récompense les mauvaises compétences. Comme les patrons se sont débarrassé des syndicats et ont capturé à la fois les régulateurs et les autorités fiscales, la distinction entre les classes supérieures productives et rentières s’est brisée. Les PDG se comportent dorénavant comme des barons, extrayant de leur domaine financier des sommes hors de toute proportion pour le travail qu’ils font ou la valeur qu’ils génèrent, des sommes qui épuisent parfois l’entreprise qu’ils parasitent. Ils ne méritent pas plus la part de richesse qu’ils ont capturée que les cheikhs pétroliers.
Nous autres sommes invités, par les gouvernements et par des interviews flagorneurs dans la presse, à souscrire à ce mythe de l’élection : la croyance selon laquelle ils seraient les élus, investis de talents surhumains. Les très riches sont souvent décrits comme des créateurs de richesse. Mais ils ont opéré une prédation sur les richesses naturelles de la terre ainsi que sur le travail et la créativité de leurs salariés, appauvrissant à la fois les gens et la planète. Maintenant ils nous ont presque mis en faillite. Les créateurs de richesse de la mythologie néolibérale sont parmi les destructeurs de richesse les plus efficaces que le monde ait jamais vus.
Ce qui s’est passé dans les trente dernières années est la capture du trésor commun du monde par une poignée de personnes, aidés par les politiques néolibérales qui ont été pour la première fois imposées aux nations riches par Thatcher et Reagan. Maintenant je vais vous bombarder de chiffres. J’en suis désolé mais il faut que ces nombres soient tatoués dans nos esprits. Entre 1947 et 1979, la productivité aux États-Unis a augmenté de 119% alors que les revenus du cinquième le plus pauvre de la population ont augmenté de 122%. Mais entre 1979 et 2009, la productivité a augmenté de 80% alors que les revenus du cinquième le plus pauvre ont diminué de 4% (5). Pendant la même période environ, les revenus des 1% les plus riches ont augmenté de 270% (6).
Au Royaume-Uni, l’argent gagné par le dixième le plus pauvre a chuté de 12% entre 1999 et 2009, alors que l’argent gagné par le dixième le plus riche a augmenté de 37% (7). Le coefficient de Gini – qui mesure les inégalité de revenu – a grimpé dans ce pays de 26 en 1979 jusqu’à 40 en 2009 (8).
Dans son livre Ceux qui ont et ceux qui n’ont pas, Branko Milanovic essaie de découvrir qui était la personne la plus riche ayant jamais vécu (9). En commençant avec Marcus Crassus, le trimvir romain plein aux as, il mesure la richesse selon la quantité de travail de ses compatriotes qu’un homme riche pourrait acheter. Il apparaît que l’homme le plus riche des 2 000 dernières années soit vivant aujourd’hui. Carlos Slim pourrait acheter le travail de 440 000 Mexicains moyens. Ceci le rend quatorze fois plus riche que Crassus, neuf fois plus riche que Carnegie et quatre fois plus riche que Rockefeller.
Jusqu’à récemment, nous étions hypnotisés par l’auto-attribution des patrons. Leurs acolytes à l’Université, dans les media, les « cercles de réflexion » et les gouvernements ont créé une infrastructure complète d’économie-poubelle et de flatterie pour justifier leur mainmise sur la richesse des autres. Nous étions devenus tellement imprégnés de cette bêtise que nous ne mettions que rarement en doute sa véracité.
Ceci est en train de changer. Dimanche soir j’ai assisté à une chose remarquable : un débat sur les marches de la cathédrale Saint-Paul entre Stuart Fraser, président du Conseil de l’agglomération de Londres, un autre membre du Conseil, le prêtre turbulent Père William Taylor, John Christensen du réseau « Justice fiscale » et les gens du mouvement « Occupons Londres ». Cela avait quelque chose du goût des débats de Putney en 1647. Pour la première fois depuis des décennies – et tout le mérite en revient aux membres du Conseil pour être arrivés –, le pouvoir financier a été obligé de répondre directement au peuple.
Cela avait l’air de l’histoire en marche. Les riches non-méritants sont dorénavant sur la sellette, et les autres veulent « récupérer leur argent » (10).
http://www.monbiot.com/2011/11/07/the-self-attribution-fallacy/
(1) http://www.guardian.co.uk/science/2011/oct/30/daniel-kahneman-cognitive-illusion-extract
(2) http://www.guardian.co.uk/science/2011/oct/30/daniel-kahneman-cognitive-illusion-extract
(3) Belinda Jane Board and Katarina Fritzon, March 2005. Disordered Personalities at Work. Psychology, Crime & Law, Vol. 11(1), pp. 17-32. DOI: 10.1080/10683160310001634304
(4) Paul Babiak and Robert Hare, 2007. Snakes in Suits: when psychopaths go to work. Harper, London.
(5) http://www.nytimes.com/imagepages/2011/09/04/opinion/04reich-graphic.html
(6) Ce graphique montre le revenu moyen des 1% les plus riches augmenter de juste a-dessus de 400 000 $ en 1980 à 1 138 000 $ en 2008, en dollars de 2008. Le revenu des 90% les moins riches a stagné durant la même période. http://motherjones.com/mojo/2011/10/one-percent-income-inequality-OWS
(7) http://www.poverty.org.uk/09/index.shtml
(8) http://www.poverty.org.uk/09/index.shtml
(9) Branko Milanovic, 2011. The Haves and the Have-Nots: a brief and idiosyncratic history of global inequality. Basic Books, New York.
(10) Allusion à Margaret Thatcher qui, lors des négociations d’entrée du Royaume-Uni dans la CEE, avait négocié des conditions budgétaires spécifiques en expliquant que les Britanniques voulaient « have our own money back ». (NdT)
La propriété intellectuelle, une notion fallacieuse

Nicolas de Condorcet
Je viens de trouver cette citation de Condorcet qui me semble très à propos…
« Nous avons cru devoir terminer cet ouvrage par quelques réflexions sur la propriété littéraire. Un homme a-t-il le droit d’empêcher un autre homme d’écrire les mêmes choses que lui-même a écrites le premier ? Telle est la question à résoudre. En effet, on sent qu’il ne peut y avoir aucun rapport entre la propriété d’un ouvrage et celle d’un champ, qui ne peut être cultivé que par un homme; d’un meuble qui ne peut servir qu’à un homme, et dont, par conséquent, la propriété exclusive est fondée sur la nature de la chose. Ainsi ce n’est point ici une propriété dérivée de l’ordre naturel, et défendue par la force sociale; c’est une propriété fondée par la société même. Ce n’est pas un véritable droit, c’est un privilège, comme ces jouissances exclusives de tout ce qui peut être enlevé au possesseur unique sans violence.
Tout privilège est donc une gène imposée à la liberté, une restriction mise aux droits des autres citoyens; dans ce genre il est nuisible non seulement aux droits des autres qui veulent copier, mais aux droits de tous ceux qui veulent avoir des copies, et pour qui ce qui en augmente le prix est une injustice. L’intérêt public exige-t-il que les hommes fassent ce sacrifice ?
Telle est la question qu’il faut examiner; en d’autres termes, les privilèges sont-ils nécessaires, utiles ou nuisibles au progrès des Lumières ?
Quand bien même il n’existerait pas de privilèges en librairie, Bacon n’en eût pas moins enseigné la route de la vérité dans les sciences ; Képler, Galilée, Huyghens, Descartes, n’en eussent pas moins fait leurs découvertes ; Newton n’en eût pas moins trouvé le système du monde ; M. D’Alembert n’en eût pas moins résolu le problème de la précession des équinoxes. »
(Nicolas de Condorcet, Fragments sur la liberté de la presse, 1776)
Et vous, qu’en pensez-vous ?
La crise des ânes
Je ne résiste pas à l’envie de vous transmettre cette histoire que j’ai reçue je ne sais plus comment… Elle explique très bien les mécanismes à l’œuvre dans la crise des dettes souveraines et la cupidité à la fois des petits épargnants (qui leur retombe sur le dos) et celle, cynique, des grosses fortunes qui dirigent aujourd’hui le système financier mondial (et mondialisé).
La crise des ânes
Un homme portant cravate se présenta un jour dans un village. Monté sur une caisse, il cria à qui voulait l’entendre qu’il achèterait cash 100 euros l’unité tous les ânes qu’on lui proposerait. Les paysans le trouvaient bien un peu étrange mais son prix était très intéressant et ceux qui topaient avec lui repartaient le portefeuille rebondi, la mine réjouie. Il revint le lendemain et offrit cette fois 150 € par tête, et là encore une grande partie des habitants lui vendirent leurs bêtes. Les jours suivants, il offrit 300 € et ceux qui ne l’avaient pas encore fait vendirent les derniers ânes disponibles. Constatant qu’il n’en restait plus un seul, il fit savoir qu’il reviendrait les acheter 500 € dans huit jours et il quitta le village.
Le lendemain, il confia à son associé le troupeau qu’il venait d’acheter et l’envoya dans ce même village avec ordre de revendre les bêtes 400 € l’unité. Face à la possibilité de faire un bénéfice de 100 € dès la semaine suivante, tous les villageois rachetèrent leur âne quatre fois le prix qu’ils l’avaient vendu et pour ce faire, tous empruntèrent.
Comme il fallait s’y attendre, les deux hommes d’affaire s’en allèrent prendre des vacances méritées dans un paradis fiscal et tous les villageois se retrouvèrent avec des ânes sans valeur, endettés jusqu’au cou, ruinés.
Les malheureux tentèrent vainement de les revendre pour rembourser leur emprunt. Le cours de l’âne s’effondra. Les animaux furent saisis puis loués à leurs précédents propriétaires par le banquier. Celui-ci pourtant s’en alla pleurer auprès du maire en expliquant que s’il ne rentrait pas dans ses fonds, il serait ruiné lui aussi et devrait exiger le remboursement immédiat de tous les prêts accordés à la commune.
Pour éviter ce désastre, le Maire, au lieu de donner de l’argent aux habitants du village pour qu’ils paient leurs dettes, le donna au banquier, ami intime et premier adjoint, soit dit en passant. Or celui-ci, après avoir rétabli sa trésorerie, ne fit pas pour autant un trait sur les dettes des villageois ni sur celles de la commune et tous se trouvèrent proches du surendettement.
Voyant sa note en passe d’être dégradée et pris à la gorge par les taux d’intérêts, la commune demanda l’aide des communes voisines, mais ces dernières lui répondirent qu’elles ne pouvaient en aucun cas l’aider car elles avaient connu les mêmes infortunes.
Sur les conseils avisés et désintéressés du banquier, toutes décidèrent de réduire leurs dépenses : moins d’argent pour les écoles, pour les programmes sociaux, la voirie, la police municipale… On repoussa l’âge de départ à la retraite, on supprima des postes d’employés communaux, on baissa les salaires et parallèlement on augmenta les impôts. C’était, disait-on, inévitable mais on promit de moraliser ce scandaleux commerce des ânes.
Cette bien triste histoire prend tout son sel, quand on sait que le banquier et les deux escrocs sont frères et vivent ensemble sur une île des Bermudes, achetée à la sueur de leur front. On les appelle les frères Marché.
Très généreusement, ils ont promis de subventionner la campagne électorale des maires sortants.
Cette histoire n’est toutefois pas finie car on ignore ce que firent les villageois. Et vous, qu’auriez-vous fait à leur place? Que ferez-vous ?
Avant de nous retrouver tous sur la place du village samedi 15 octobre 2011 (journée internationale des Indignés), faites déjà passer cette histoire à votre voisin…